Afrique

27 Mai 2016 / Interview : Baba Zoumanigui, Directeur Afrique francophone d'IBM

Baba2 589x360En terminant mon dossier spécial « Intelligence Artificielle », j’étais très curieux de rencontrer un responsable IBM pour qu’il puisse me parler un peu plus en détail de leur surprenant outil Watson.

Watson, pour rappel, est une intelligence artificielle développée par IBM qui connait un très grand succès mondial grâce à sa capacité à traiter et à analyser une très grande quantité d’informations pour proposer des solutions pragmatiques dans différents secteurs (médical, sécurité, éducation, etc.).

Mr Baba Zoumanigui, directeur IBM Afrique francophone, a gentiment accepté ma demande d’interview.

J’ai profité de cette occasion pour lui demander comment Watson pourrait aider notre pays et l’Afrique en général à se développer plus rapidement.


Chroniques du Futur : Bonjour Mr Zoumanigui et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours professionnel et nous expliquer votre rôle au sein d’IBM en tant que directeur Afrique francophone ?

Baba Zoumanigui : Je possède plus de 35 ans d’expérience dans l’industrie IT. J’ai occupé plusieurs hautes fonctions dans la vente, le marketing et le développement des affaires dans plusieurs régions du monde (États-Unis, Europe, Moyen-Orient et Afrique).

J’ai pu constater durant toutes ces années que, lorsque l’on parle de développement en Afrique, on fait souvent référence à l’Afrique du Sud, au Nigeria ou à l’Égypte mais rarement aux pays francophones.

Pourtant ces derniers ont de véritables potentialités humaines et ont une bonne vision de la technologie en tant que moteur de développement.

Avec mes collègues à IBM, nous nous sommes donc posé la question suivante : « Comment allons-nous faire pour mettre l’IT au centre des priorités de l’Afrique francophone pour accélérer son développement ? »

Pour diriger ce grand chantier, j’ai choisi de m’établir au Maroc. Pourquoi ? Parce que votre pays a une véritable stratégie de transformation numérique et se positionne déjà en tant que leader dans plusieurs domaines de l’I.T.

De plus, votre Roi a intelligemment montré sa volonté de faire de son pays un véritable Hub pour l’Afrique francophone et aussi de développer et d’accélérer la coopération Sud-Sud.

Enfin, le Maroc dispose de sociétés transnationales maitrisant déjà les outils IT et qui sont très présentes en Afrique dans plusieurs secteurs clés (Banque, Telecom, Immobilier, etc.).

Mon rôle, en tant que directeur IBM Afrique francophone, s’inscrit dans cette logique de construction de synergie forte entre les pays africains amis pour faire émerger une entité régionale francophone solide et dynamique dans le domaine de l’IT.

Je travaille principalement sur 3 grands axes complémentaires :


1) J’aide nos clients et partenaires à maitriser la technologie pour se développer économiquement et socialement
2) J’accompagne les différentes institutions dans leur programme de transformation numérique
3) J’aide à la création d’une nouvelle génération de leaders pour prendre la relève des dirigeants actuels afin de maintenir le travail dans la durée.

Je joue donc un rôle de catalyseur pour l’atteinte de ces objectifs de première importance. L’arrivée de Watson sur le marché me permet d’accélérer ce processus d’accompagnement et de sensibilisation.

C.F : Justement, comment jugez-vous la réceptivité des différents acteurs publics et privés par rapport à l’adoption de ce nouvel outil technologique ?

B.Z : Je dois dire que la prise de conscience de l’importance de la technologie en général est largement acceptée dans l’ensemble, surtout au Maroc. C’est la vitesse à laquelle elle pourra être déployée qui va être déterminante pour l’avenir de l’Afrique francophone.

IBM a investi pas moins de 100 millions de dollars pour permettre aux scientifiques et aux partenaires africains d’avoir accès aux technologies informatiques cognitives.

Selon le secteur et la taille des structures, Watson sera plus ou moins utilisé rapidement :

Les entreprises qui ont des marchés globaux comme les banques ou les télécoms, sont évidemment celles qui sont les plus avancées dans ce domaine.

Elles ont les compétences et les ressources pour l’utiliser et peuvent d’ailleurs la déployer plus facilement dans les autres pays où elles sont présentes grâce à l’uniformisation de leurs processus de fonctionnement.

Les entreprises de plus petites tailles recherchant l’efficacité économique vont forcément, elles aussi, utiliser cette technologie pour se développer.

En effet, un entrepreneur aujourd’hui ne peut plus pas avoir un système d’information obsolète s’il veut rester compétitif.

Il doit mettre l’expérience client au cœur de sa stratégie et doit donc disposer d’outils technologiques performants pour mesurer concrètement l’impact de son produit ou service et l’adapter en conséquent auprès de ses clients.

Au niveau des institutions publiques, il est certain qu’il y a un peu moins de dynamisme que dans le secteur privé, pour la simple et bonne raison que chaque pays a son propre agenda et que les différents gouvernements qui se succèdent ne suivent pas forcément la feuille de route établie par leurs prédécesseurs.

«Il faut cependant noter qu’il existe une prise de conscience  croissante de la part des autorités sur l’importance de la technologie en tant qu’outil de gestion pour améliorer le service aux  citoyens

Ces derniers doivent être au cœur du système. Il faut en finir avec la gestion traditionnelle « par silo » et avoir plutôt une gestion transversale des différents départements et ministères pour espérer changer les choses de manière efficace !

C.F : Nous vivons aujourd’hui dans un monde de plus en plus open source où le partage des informations est essentiel. IBM a-t-elle mis en place un réseau d’utilisateurs ou un système de mise en relation de ses clients et partenaires pour améliorer la compréhension et l’utilisation de cette nouvelle technologie ?

B.Z : C’est un sujet très important et vous avez raison de le souligner : le concept de Watson est effectivement très lié au partage des connaissances et des expériences et les programmes «Cloud» déployés par IBM sont des réponses concrètes à ces nouvelles valeurs.

Nous avons donc décidé de déployer des programmes globaux et uniformes en Afrique pour que les institutions publiques et privées puissent collaborer de manière plus efficace entre elles, surtout au niveau des universités et des multinationales.

« Il faut effectivement que les acteurs soient formés et sensibilisés à l’utilisation des nouvelles technologies pour tirer pleinement profit des potentialités exceptionnelles de Watson. »

Nous avons lancé par exemple le programme IBM MEA University qui est une initiative visant à adapter les programmes universitaires aux besoins et tendances de l’industrie informatique, en offrant un cadre approprié pour la formation et la certification des enseignants et des étudiants dans les domaines des nouvelles technologies.

Au Maroc, ce programme va être implémenté grâce à la signature d’un partenariat avec le Centre National pour la Recherche Scientifique et Technique (CNRST), sous l’égide du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche Scientifique et de la Formation des Cadres.

Ce premier Cloud Académique National permettra aux différents acteurs de comprendre et de mettre en pratique plusieurs notions IT essentielles comme le Big Data, le Business Analytics, le Mobile Application Development, la Cybersecurité et le Cloud Computing.

Au niveau du secteur privé, nous avons récemment lancé un nouveau programme appelé « Cloud pour PME » en partenariat avec Maroc PME et qui vise à offrir les technologies Cloud d’IBM à 100 éditeurs de logiciels marocains !

Les entreprises qui seront sélectionnées pour ce programme auront accès aux plateformes Cloud et Bluemix d’IBM, afin d’accélérer le développement et le test de leurs nouvelles solutions technologiques, tout en réduisant leurs coûts.

Elles bénéficieront également de l’accès au réseau de clients et partenaires d’IBM, de formations et d’accompagnement ainsi que d’un coaching personnalisé qui leur sera offert pour développer leur modèle économique.

A l’échelle du continent, IBM a lancé plusieurs programmes d’échange des étudiants, construit des laboratoires de recherche et mis en place plusieurs centres de l’innovation.

Il y a aussi les programmes «Corporate Service» et «IBM Academy of Technology» qui offrent des sessions de formation gratuite à tous ceux qui veulent développer leurs compétences IT.

C.F : Concrètement, qu’est-ce que peut apporter Watson pour un pays comme le Maroc ? 

B.Z : Il faut savoir qu’au Maroc, comme dans la plupart des pays africains, les données sont très rarement structurées. Nous estimons que seulement 10 à 15% de celles-ci le sont !

Watson est un outil ultra performant capable d’emmagasiner de très nombreuses quantités de données, de les analyser et de les structurer pour faire ressortir les informations les plus utiles aux prises de décisions.

Dans le domaine médical par exemple,  la plupart des informations sur les patients ne sont pas stockées dans le cloud. Elles sont plutôt archivées manuellement dans des dossiers en papier ou électroniquement dans un disque dur local. Stockées de cette manière, elles pourraient se perdre ou se détériorer avec le temps.

Ces données sont pourtant précieuses et pourraient être mieux exploitées si elles étaient disponibles de manière sécurisée dans le cloud.

Les patients pourraient ainsi disposer en temps réel de leur dossier médical et auraient même la possibilité de le partager avec leurs médecins ou leurs proches !

Les nombreuses études scientifiques réalisées par les chercheurs et professeurs pourraient elles aussi être compilées pour en faire ressortir les points les plus importants afin d’aider à trouver des remèdes aux différentes maladies.

A l’international, Watson a par exemple déjà fait avancer la recherche contre le cancer en ayant réussi à assimiler les très nombreux résultats de recherche dans ce domaine et en proposant des solutions curatives concrètes.

Watson peut donc ajouter les résultats des études et recherches marocaines aux études mondiales qu’il a déjà et proposer ainsi des solutions qui soient adaptées au contexte marocain.

Dans le domaine de l’agriculture, votre pays, dont les performances économiques sont encore très liées à la performance des campagnes agricoles, a tout intérêt à développer une productivité forte.

Nous savons cependant que la productivité d’une culture dépend de beaucoup de paramètres tel que le temps d’ensoleillement, l’humidité des sols, la qualité des graines, le risque de maladies et de nuisibles, etc.

Si l’expérience de l’agriculteur compte pour beaucoup dans la maitrise de ces différents facteurs, Watson peut l’aider à mieux utiliser toutes ces données précieuses qu’il aurait mis beaucoup de temps à récolter et à analyser de manière précise.

Grâce à l’acquisition récente par IBM de « The Weather Company », leader de la prévision météo, Watson peut prédire la météo en étant capable de traiter 26 milliards de requêtes par jour et pourra ainsi aider l’agriculteur à optimiser ses récoltes.

Watson peut aussi aider à mieux lutter contre la sécheresse, gérer la qualité des sols et le rendement agricole, préserver l’environnement et réduire les coûts de production, tout cela en collectant des données, en les analysant et en proposant des modèles décisionnels à l’agriculteur pour qu’il puisse améliorer au final sa productivité.

Au niveau de la sécurité, Watson peut faire de la prospective et aider les autorités marocaines à mieux prévenir les crimes et à diminuer les risques liés au terrorisme.

« En fait, Watson est simplement un outil intelligent qui permet de prendre de meilleures décisions et de rétrécir le champ de l’erreur de l’humain.»

Par l’analyse et le traitement massif des données, il est capable d’assister l’humain dans sa gestion et organisation pour relever les grands défis qui se présentent à lui.

Bien sûr, pour que cet outil technologique soit performant, il faut lui associer le concept d’Open Data et inclure de manière continue les réponses humaines aux différentes problématiques pour bénéficier de ses réelles capacités d’apprentissage.

C.F : Quelles sont les institutions qui ont déjà commencé à utiliser Watson ? Cet outil est-il adapté à tout type de structure ?

B.Z : Les gros acteurs impliqués dans la finance et les télécoms sont des clients naturels de Watson. Ces derniers doivent en effet offrir un meilleur service à leurs clients pour avoir des avantages compétitifs par rapport à leurs concurrents.

En fait, toute structure qui nécessite l’utilisation d’une grande quantité de données peut utiliser les technologies cognitives d’IBM.

Les startups sont certainement les entreprises qui ont le mieux compris que ce n’est pas la taille de la structure qui compte mais bien l’innovation technologique.

Le service Cloud Bluemix, par exemple, est très apprécié par celles-ci et représente un très bon moyen pour elles de se familiariser avec les technologies cognitives avant de passer à la vitesse supérieure avec Watson.

Au Maroc, Technoliens et son produit ShoreIN, réseau de networking au Maroc visant à mettre en contact recruteurs et chercheurs d’emploi, utilise déjà la plateforme Cloud IBM Bluemix pour développer et héberger sa solution et utilisera prochainement les capacités d’analyse de la personnalité de Watson pour mieux «profiler» les candidats.

Il y a aussi Dial technologies, une entreprise marocaine qui a développé une solution mobile innovante dans le domaine de la santé.

Leur application Sehattuk s’appuie sur la technologie cognitive pour analyser les habitudes des patients marocains en termes d’utilisation des services de santé (médecins, cliniques, hôpitaux, laboratoires, pharmacies) afin de leur offrir un service plus pertinent et plus rapide.

Sehatuk a d’ailleurs gagné le prix de la meilleure application mobile africaine en santé et a été classé parmi les 5 meilleures applications de santé dans le monde.

C.F : Quels sont, selon vous, les pays les mieux positionnés en Afrique francophone pour utiliser aujourd’hui les technologies cognitives de Watson ?

B. Z : Ce sont tous les pays qui ont déjà eu une vrai réflexion sur le rôle que pourrait jouer la technologie au niveau de leur développement dans les 5 à 10 années.

Le Maroc est certainement un modèle dans ce sens. Il a un programme clair et une vision du futur qui met la technologie au centre de son développement.

Cette « feuille de route » a été voulue et initiée au niveau le plus élevé de l’État.

L’avantage du Maroc par rapport à d’autres pays africains, c’est que c’est une monarchie dirigée par un Roi éclairé !

Un plan stratégique défini sur 10 ans pourra ainsi être maintenu tout au long des années quelque soit le gouvernement en place !

Ce n’est malheureusement pas le cas dans les autres pays où plusieurs beaux programmes ont été mis en place, mais ont vu leur avancement stoppé à cause d’un changement de gouvernement ou d’administration !

C.F : J’ai récemment couvert un événement organisé par le cluster E-Madina et dont le thème était « Casablanca Ville Intelligente ». Comment l’intelligence artificielle de Watson peut-elle contribuer à la réalisation de ce projet essentiel pour la ville de Casablanca?

B.Z : L’intelligence artificielle est en effet indispensable pour mettre en place une ville intelligente.

Casablanca est une ville qui a effectivement besoin d’une gestion par le Big Data. L’IA de Watson permettrait d’utiliser efficacement toutes les données envoyées par les citoyens, les administrations publiques et tous les objets connectés et capteurs présents dans la ville afin de mieux gérer la pression démographique exercée sur tous ses services publiques (transport, santé, éducation, sécurité, etc.)

IBM a déjà l’expérience d’avoir coopéré étroitement avec la ville de Rio de Janeiro pour la rendre plus intelligente afin de mieux préparer les Jeux Olympiques de 2016.

Nous avons mis en place avec eux un centre de pilotage global (Command center IBM)  dans le but d’offrir aux futurs millions de visiteurs des services efficaces au niveau du transport, de la sécurité et de la santé.

Il est certain que les pays ou villes qui peuvent se permettre d’organiser des événements de grande envergure pourront plus facilement intégrer Watson car il en va de leur image à l’internationale.

Cependant, tout le monde n’a pas la chance de pouvoir organiser ce ce type d’événements. Pour ces derniers, il faut donc travailler de manière progressive et dans la durée afin de construire par étapes, des solutions technologiques cognitives adaptées en fonction des besoins des différentes administrations.

C.F : Êtes-vous d’accord avec ceux qui pensent que l’avenir des entreprises et des institutions passera nécessairement par l’utilisation de l’intelligence artificielle ?

B.Z : Oui. Je pense que dans les 5 à 6 ans, l’IA va en effet devenir au centre des entreprises et des services

Je demeure confiant sur le fait que le travail d’éducation, de sensibilisation et de formation que nous effectuons, dans la durée, autour des technologies cognitives auprès de nos partenaires et clients, finira par porter ses fruits et les poussera à adopter celles-ci dans les meilleurs délais.

Je veux aussi insister pour dire que l’Afrique, avec ses 1 milliards d’habitants, a tout intérêt à s’unifier et à partager ses compétences et connaissances dans ce domaine pour espérer profiter pleinement de tout l’intérêt que le continent suscite un peu partout dans le monde.

A l’image de pays comme le Maroc, le Sénégal ou la Tunisie, l’Afrique francophone peut « prendre le lead » dans cette stratégie de déploiement de l’intelligence artificielle !

Interview réalisée par Omar Amrani.

http://lnt.ma

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